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«Les hommes politiques ne doivent plus se dérober», Michel Camdessus

 

«Les hommes politiques ne doivent plus se dérober» Ancien directeur général du FMI et ancien gouverneur de la Banque de France, Michel Camdessus estime toujours que la France décroche par rapport à ses partenaires européens.

Propos recueillis par François-Xavier Bourmaud et Sophie Fay
[24 octobre 2005]


LE FIGARO. – Etes-vous satisfait des suites données à votre rapport ?

Michel CAMDESSUS. – Pen-dant un an, j'ai donné beaucoup de conférences sur ce rapport et j'ai pu mesurer la façon dont les Français l'ont perçu. Les réactions que j'ai recueillies sont bien différentes de celle d'un grand parti politique qui l'avait alors qualifié d'«alarmiste et néolibéral». Il n'a rien d'alarmiste. En préambule, nous indiquions que, à condition de s'en donner les moyens, notre pays avait peut-être devant lui le plus beau siècle de son histoire. Aujourd'hui, bien que désemparés et méfiants, les Français sont prêts à accepter un diagnostic vrai sur leur pays.

Dans quelle mesure les recommandations de votre rapport ont-elles été mises en oeuvre ?


Je ne fais pas de décompte en cochant des cases, mais je constate que le gouvernement prend des mesures dans un grand nombre de directions, sur l'emploi des seniors, l'apprentissage, les services à la personne, la création d'entreprise, le contrat de travail... Tout cela s'inscrit dans la ligne de ce que nous avions proposé. Ce qui me laisse sur ma faim, c'est que la réforme dans notre pays continue d'avancer à visage masqué. On prend certes des mesures, mais on ne dit jamais pourquoi. Or la France est aujourd'hui confrontée à cinq déficits extrêmement gra ves : des déficits de gouvernance, des finances publiques, de croissance, de cohésion sociale et d'Europe. Ces déficits sont autant de pièges pour l'avenir. Or je ne vois aucun politique, de la majorité ou de l'opposition, s'y attaquer de front.


Une grande partie de vos recommandations sur l'emploi ont pourtant été mises en oeuvre sous une forme ou une autre. N'est-ce pas une première étape avant de s'attaquer aux autres chantiers ?

Absolument pas ! Les cinq déficits dont je vous parle font système entre eux. Si vous prenez toutes ces mesures sur l'emploi, mais que vous n'assainissez pas les finances publiques, vous ne réglez pas le problème. Seule une action conjointe sur ces cinq déficits peut produire des résultats. Sur le déficit de cohésion sociale, il est heureux que le gouvernement prenne des mesures, mais il faut aller beaucoup plus loin.


Le ministre de l'Economie, Thierry Breton, a tiré la sonnette d'alarme en juin à propos des finances publiques. Le budget qu'il a présenté pour 2006 vous semble-t-il aller dans la bonne direction ?

En ce qui concerne les finances publiques, il est absolument choquant que, depuis trente ans, et sans interruption, la France ait toujours été en déficit. Si on continue sur cette trajectoire, et si la croissance potentielle ne faiblit pas, ce qui est loin d'être avéré, on va arriver à un endettement insupportable. Déjà aujourd'hui 80% de l'impôt sur le revenu, le plus impopulaire, est consacré à payer les intérêts de la dette. Il va arriver un moment où cette charge sera intenable.


Nous devons interpeller nos hommes publics pour qu'ils acceptent de ne pas se dérober. Or ils ne disent pas la vérité aux Français. Nous pourrions croître beaucoup plus si nous acceptions de travailler davantage. Prenez un Américain qui part à la retraite. A l'heure de son départ, il aura travaillé 36% de plus qu'un Français. Alors, certes, le Français aura été plus productif. Mais cette productivité ne parviendra jamais à compenser ces 36% d'écart.

Et la réforme de l'Etat ?


Il semble impossible de réussir à réformer l'Etat car, des années durant, on a laissé s'empiler des structures sans jamais remettre en question les structures précédentes. Sur ce sujet, je reproche autant à l'opposition de ne pas réclamer cette réforme qu'au gouvernement de ne pas s'y attaquer. Il y a un consensus du silence.

Ces réformes profondes que vous estimez indispensables pour la France ne supposent-elles pas de passer par un moment difficile ?


Toute véritable réforme s'accompagne en son début de moments difficiles. Mais ne pas prendre aujourd'hui les décisions qui s'imposent conduit inéluctablement à vivre des moments encore plus difficiles lorsque ces mesures s'imposent d'elles-mêmes. Contrairement à ce que l'on dit, l'environnement extérieur est favorable. Et il y a une forme de maturité de l'opinion publique à comprendre les réformes. Regardez l'Allemagne. Les Allemands ont-ils puni Schröder pour les mesures sévères qu'il a prises ? Pas autant que certains l'imaginaient. Mais certainement plus que s'il les avait prises plus tôt.

Qu'attendez-vous aujourd'hui des candidats à l'élection présidentielle ?


A une personne qui se présenterait à l'élection présidentielle de 2007, je dirais tout d'abord que la France est en train de décrocher par rapport à ses partenaires européens. Qu'elle devient de plus en plus injuste, notamment à l'égard de ses jeunes. Dès lors, je lui demanderais plusieurs choses et, pour commencer, de régler le problème de la gouvernance afin de redonner à la France un horizon à long terme. Je lui demanderais également de relancer le dialogue social. En France, ce dialogue est trop souvent piégé, idéologisé, instrumentalisé par les uns ou les autres. Or, ce dont la France a fondamentalement besoin, c'est d'un débat collectif sur un nouveau pacte social. Je rêve d'un jour où un nouveau président de la République chercherait, avant de nommer son gouvernement, une réflexion collective pour rétablir la confiance.


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