Mes chers amis,
Il y a deux ans, pour ainsi dire jour pour jour, nous investissions la Mutualité.
C’était le congrès d’une résistance. On avait tout fait quelques mois auparavant pour que nous ne puissions pas survivre, et on s’apprêtait à tout faire pour que nous ne puissions plus nous exprimer.
Toutes ces manœuvres ont échoué pour le bien du pluralisme en France.
Nous avons résisté, nous avons attaqué, nous sommes allés au combat électoral, dans les conditions les plus difficiles, depuis l’élection partielle des Yvelines, où Christian Blanc qui s’adressera à nous demain matin, jusqu’aux régionales, où nous avons mené le combat dans 20 régions françaises, et aux Européennes qui ont été marquées de notre empreinte.
Puis-je vous dire, ce sera la seule note personnelle de ma part pendant ce congrès, combien je suis fier de ce que nous avons fait.
Nous l’avons fait en nous serrant les coudes, avec un grand sentiment d’amitié, avec beaucoup de chaleur humaine.
Et notre rapport avec le grand héritage de l’UDF a changé. Tous, nous sommes entrés dans cette famille politique en recevant le patrimoine construit par ses fondateurs, de Robert Schumann à Valéry Giscard d’Estaing. Tous nous y sommes aujourd’hui aussi comme des pionniers.
Sans nous, sans chacun d’entre nous, cette famille politique aurait disparu de la carte politique de la France.
Et chaque fois qu’un jeune garçon ou qu’une jeune fille nous rejoint, c’est la conséquence directe de ce courage que nous avons eu tous ensemble, parce que nous étions tous ensemble.
Avec ces combats, le centre a changé de visage. Hier, il était la recherche éperdue d’un compromis et une simple variante de la droite. Aujourd’hui il a renoué avec sa vocation, capable de dire non à toutes les pressions d’où qu’elles viennent, et porteur d’un projet qui ne ressemble à aucun autre, par ses idées et par la pratique.
Mais le plus important, c’est l’état de la France. J’ai été très frappé par un document publié cette semaine par le Monde. C’est un document qui ne provient pas d’une officine spécialisée dans la déstabilisation du gouvernement. C’est le rapport annuel, et secret, des préfets sur le moral des Français.
Que dit ce rapport, dont les termes sont toujours choisis et pesés avec soin. Il dit : « Les Français ne croient plus en rien. C’est même pour cela que la situation est relativement calme, car ils estiment que ce n’est même plus la peine de faire part de son point de vue ou de tenter de se faire entendre. »
Peut-on dire plus clairement, plus durement, le marasme de la France ?
Deux ans et huit mois après le coup de tonnerre du 21 avril, premier tour de l’élection présidentielle ; après 1995, après 1997, chaque fois le même mouvement, tant d’alternances, de faux espoirs, suivis d’autant de désillusions, cette « acédie » massive comme disait le premier ministre en croyant qu’il faisait de l’humour sur nous, sans savoir qu’il parlait en réalité du peuple dont il a la charge.
Eh bien, en effet, voilà l’acédie de la France !
Et voilà pourquoi l’UDF est en congrès.
Nous sommes là pour avoir une attitude offensive et tranchée, et pour être une force d’opposition non pas au gouvernement, non pas au parti socialiste, mais d’abord au marasme du pays. Pour proposer un chemin nouveau, et donner corps à un espoir crédible.
Et cela commence par l’affirmation, la découverte, le diagnostic de la véritable crise de société dont la France est atteinte.
Notre première table ronde du congrès sera consacrée à « la nouvelle fracture sociale ».
L’expression, vous vous en souvenez, fit la fortune de la campagne et l’élection de Jacques Chirac en 1995.
À cette époque, la fracture sociale passait entre les exclus et le monde du travail.
Cette fracture, bien entendu, demeure, elle ne s’est pas résorbée, elle s’aggrave, sinon que la désespérance, dans bien des cas, a remplacé la révolte.
Puis les bas salaires, les salaires du bas de l’échelle, à leur tour ont été atteints par les difficultés de la vie. Le gouvernement s’en est aperçu, qui a proposé une politique d’augmentation du Smic.
Et puis la crise a continué de monter. Elle atteint aujourd’hui les salaires moyens.
Le journal Sud-ouest a étudié au mois de décembre, poste par poste, le budget d’une jeune femme vivant seule avec un enfant de 4 ans, dont le revenu total (salaire et aides diverses) est de 1600 € par mois.
Comme vous le savez, 1500/1600 €, c’est le revenu médian des Français. C’est-à-dire qu’il y a autant de Français au-dessus et au-dessous de ce seuil. Et la conclusion de l’article, qui était très bien fait, et vraiment extrêmement serré dans tous les postes, logement, nourriture, électroménager, voiture, produits d’entretien, garde de l’enfant, vêtements, assurances, impôts locaux, communications, était celle-ci : avec ce budget, même si elle renonce à toute sortie, à tout voyage, elle ne peut pas s’en sortir sans aide.
Et au-dessous de ce revenu mensuel, il y a huit millions de Français.
Dans plusieurs émissions de radio récentes, j’ai évoqué ce sujet de la nouvelle fracture sociale. Beaucoup de messages me sont immédiatement parvenus, confirmant cette inquiétude dont nous voulons être les porte-parole. Beaucoup vraiment, et tous dans le même sens.
Ils avaient tous un point commun. Ils émanaient de Français dont hier la situation eût paru stable, assise, convenable, propre à rassurer et non pas à inquiéter. Il est vrai que sont plus sensibles ceux qui ne disposent que d’un seul salaire au foyer, qu’ils vivent seuls ou que l’un seulement des deux travaille.
Mais j’insiste : non pas des Français en difficulté, des Français qui font la richesse et la force du tissu national. Des Français qui, hier, pouvaient faire des économies, assumer la charge des études de leurs enfants, avaient une situation reconnue, et qui aujourd’hui, sans le dire à personne parce qu’ils n’ont pas l’habitude, s’inquiètent seuls en refaisant leurs comptes.
Ceux-là n’ont pas de défenseurs. La droite qui est au pouvoir trouve cette situation embarrassante et préfère l’ignorer. La gauche a un problème, c’est qu’elle sait bien que les 35 heures, ses 35 heures, sont pour une large part responsables de ce blocage généralisé et de ce marasme.
Nous proposerons à l’issue de ce congrès une vision nouvelle, une « nouvelle politique des salaires ». Cette vision est offensive : elle sera sans doute controversée. Mais c’est son but, faire bouger les esprits en un temps où personne n’a plus l’impression que quoi que ce soit puisse bouger.
Et cette situation de tension est redoublée par le fait que l’on n’aperçoit pas d’avenir, pas de sortie de crise ni pour soi, ni pour la communauté.
La crise de la société est aussi une crise de la démocratie. La démocratie française est plus concentrée qu’elle ne l’a jamais été. Un seul parti a tous les pouvoirs, et le parlement, qui est fait dans toutes les démocraties du monde pour relayer les questions, les inquiétudes ou les angoisses du peuple n’a pas droit à la parole.
Car chez nous, le Parlement n’a même pas le droit de choisir les sujets dont il faut débattre. C’est le gouvernement qui assigne aux Assemblées leur ordre du jour. Et qui a tout droit, comme on l’a vu pour le débat sur l’adhésion de la Turquie, d’interdire à l’Assemblée de se prononcer par un vote, même d’orientation.
Ainsi, notre démocratie apparaît aux citoyens comme non sincère, non représentative. On parle de « classe politique ». Les débats sont une caricature. La droite tonne en mettant en cause l’héritage (ce qui trois ans après l’alternance commence à faire longuet). La gauche accuse la droite de tous les maux du monde. Et tout le monde va boire un coup à la buvette.
Les élus ne viennent même plus !
Et ceux qui portent la volonté d’un changement sont régulièrement accusés de vouloir trahir l’esprit des institutions.
Si c’était cela l’esprit des institutions, alors il faudrait y porter atteinte. Mais nous croyons que c’est non pas l’esprit, mais une dérive des institutions, et nous avons bien l’intention d’y porter remède, pour que la parole du peuple français puisse à nouveau se faire entendre.
Il faut que la France devienne une démocratie ouverte et cesse d’être une République verrouillée.
Il faut qu’en France, on ait tout simplement droit à la parole, sans que les colonnes du temple aient l’air d’être ébranlées chaque fois que quelqu’un dit une vérité, même un peu rude.
On nous accuse de parler librement et même parfois trop rudement.
Mais nous le revendiquons. Vous ne voyez pas que la France étouffe, qu’elle a besoin de dire ses difficultés et ses attentes ! La France a besoin d’être entendue !
Bien sûr, ce n’est pas une situation confortable de dire la vérité. Mais c’est nécessaire, de la dire comme on la sent, pour que les Français entendent une voix juste et qui ne fait pas de ronds de jambes. L’authenticité y gagne, et c’est pour les Français la marque de la vérité des engagements.
Et nous continuerons à parler en effet y compris au président de la République. Parce que c’est le président de la République qui est le premier responsable. Parce qu’il n’y a pas en France de crime de lèse-majesté. Et parce que les responsables publics ont tout à gagner à ce qu’on leur parle en liberté, en citoyen et non pas en courtisan, en respectant la personne et la fonction, mais sans égard pour les erreurs quand on les voit et les manquements quand on les discerne.
C’est particulièrement vrai quand les promesses intenables deviennent un totem.
Nous n’avons jamais accepté cette vieille règle cynique et rigolarde « les promesses ont ceci de particulier qu’elles n’engagent que ceux qui les reçoivent ».
Nous ne l’avons jamais accepté en campagne électorale, et nous l’acceptons encore moins entre les campagnes électorales.
Pour nous, l’oxygène de la démocratie, c’est de chercher au plus près la vérité. La vérité qui se découvre, et la vérité qui s’exprime. C’est la vérité qui conduit les peuples au courage et au changement.
Par exemple, que le gouvernement, dans ses principaux responsables nous explique gravement que oui, bien entendu, la baisse des impôts de 30 % est « évidemment faisable », alors que cette « baisse » si j’ose dire a atteint 1 % les deux dernières années, malgré la chance de la cagnotte, de la soulte d’EDF, nous refusons de prendre cela pour argent comptant.
La plupart des Français en entendant couler ce robinet des promesses intenables haussent les épaules, et c’est mauvais. Il y en a peut-être quelques-uns qui le croient, et c’est pire, car ceux-là s’apprêtent à nourrir la grande armée de la désillusion.
La France est prisonnière de ses déficits. Cette année, elle a réussi à passer sous la barre des 3 %, grâce à une pochette surprise, la soulte EDF de sept milliards d’Euros, non reconductible. La France accumule les dettes à charge de ses enfants. Tant qu’elle n’aura pas remis ses finances publiques à l’endroit, toute baisse d’impôt sera intenable ou fallacieuse. La preuve, chaque fois qu’on baisse un impôt, on en augmente un autre. On fait semblant de baisser l’impôt sur le revenu, on augmente de beaucoup plus l’impôt local, ou un autre prélèvement ou une autre taxe. La preuve, l’année dernière, les prélèvements obligatoires ont augmenté en France.
Nous réclamons un gouvernement de vérité, de sincérité, même quand les temps sont difficiles, pour que les citoyens retrouvent la confiance.
C’est dans le même esprit de vérité que nous voulons aborder le référendum sur la constitution européenne.
Nous sommes les premiers à avoir demandé une constitution pour l’Europe.
Nous sommes les premiers dans l’histoire à avoir proposé un texte pour une constitution européenne, et nous voyons les points communs entre cette première ébauche et le texte achevé.
Nous pensons que l’adoption de cette constitution qui change les citoyens européens en concitoyens est l’entrée de l’Europe dans l’ère de sa démocratie, et donc de son unité.
C’est dire si dans notre grande majorité, je le crois, nous voulons défendre le « oui » dans ce référendum. Je proposerai que le vote de notre résolution commune, demain, dise de la manière la plus claire quel est notre engagement et notre détermination dans ce débat, notre engagement et notre détermination pour le « oui » au référendum.
Mais nous voyons les risques, et nous n’avons pas l’intention de les ignorer. Nous voyons les questions et nous n’avons pas l’intention de les négliger.
Ce référendum n’est pas gagné. Il va reposer toutes les questions de la construction européenne. Et tout ce qui n’a pas été expliqué, tout ce qui a été décidé sans que les peuples y aient leur mot à dire, et parfois contre leur sentiment, tout cela va revenir à la surface.
Il y a une question qui se pose, surtout à gauche, c’est vrai, mais pas seulement à gauche : c’est la crainte que l’Europe n’ait partie liée avec l’ultra-libéralisme et ne soit qu’une injonction à voir la politique se retirer devant le marché.
Cette vision de l’Europe, ce n’est pas la nôtre, et nous ne l’acceptons pas. Mais il faut l’affronter franchement, les yeux dans les yeux. Je pense notamment qu’il faut prendre une position franche, claire, offensive, dans la discussion de la directive sur les services.
Il y a l’inquiétude profonde, souvent à droite, mais pas seulement que l’adhésion de la Turquie ne change en profondeur le projet européen.
Nous avons porté cette inquiétude. Beaucoup de Français se sont reconnus dans notre combat, mené pour ainsi dire dans les mêmes termes avec d’autres européens passionnés, je pense à Robert Badinter et évidemment à Valéry Giscard d’Estaing.
Nous traiterons cette question pendant la campagne électorale.
Nous n’éludons pas les questions quand elles se posent, surtout quand elles se posent à nous.
Je veux vous dire, nous en discuterons beaucoup demain après-midi et demain soir, mais je veux d’ores et déjà vous dire ma conviction : plus on craint la dissolution de l’Europe, plus vite il faut une constitution.
La crainte que nous portons à propos de la Turquie, ce n’est pas une raison pour être moins engagés, c’est une raison pour l’être davantage. Ce n’est pas une raison pour moins se battre, c’est une raison pour se battre encore plus.
Mais bien entendu, comme il sied dans une formation où la démocratie est la règle, ces positions, toutes ces positions, feront l’objet de débats et de votes, demain après-midi et demain soir.
Les deux années qui s’ouvrent, ce sont deux années où va se poser la question du changement en France.
Le besoin de changement, il sourd par tous les pores de la peau de notre vieux pays. Il a besoin de simplicité, de mots qui veuillent dire quelque chose, de paroles tenues, d’idées nouvelles, de visions profondes.
C’est peu de dire que la France en a besoin. Elle étouffe de ce besoin. Et c’est plus large encore : les idées que nous allons évoquer, dans le développement durable, dans le dialogue nord-sud, dans une réflexion sur une nouvelle mondialisation, sont des idées qui prendront leur place dans les débats les plus cruciaux de la planète.
C’est pourquoi la présence à notre congrès de grands leaders politiques européens, la présence de Romano Prodi, de Francesco Rutelli, de Graham Watson, de Bronislaw Geremek, d’Emma Bonino, diront que nous sommes citoyens engagés de notre pays et de la planète tout entière.
Intransigeance, exigence, vision nouvelle. Nous sommes une des voix, en tout cas la voix la plus libre des Français qui veulent se remettre à espérer.
Je suis heureux de déclarer ouvert le congrès 2005 de l’Union pour la démocratie française.