Discours de François Bayrou en clôture du Congrès Extraordinaire de l'UDF à Lyon le dimanche 29 janvier 2006
Mes chers amis, permettez-moi, avant d'entrer dans la réflexion qui conclura ce congrès, de dire le sentiment de gratitude que nous éprouvons à l'égard de trois des groupes qui forment notre réunion.
J'ai un immense sentiment de gratitude à l'égard de la petite équipe des femmes et hommes qui ont pris vingt heures sur vingt-quatre pour organiser ce congrès en quelques jours à Paris, à la fédération du Rhône. Je n'ai pas le temps de les nommer, mais je vous demande de les applaudir.
Je veux saluer les vingt-sept ambassadeurs et représentations diplomatiques de vingt-sept des pays du monde, des plus grands aux plus voisins, qui ont honoré de leur présence ce congrès, et que je remercie.
Je veux dire notre gratitude aux journalistes qui nous ont suivis patiemment et chaleureusement pendant ces deux journées, malgré la neige et les difficultés. Je veux le faire spécialement parce que les journaux écrits, en France, vivent une crise qui doit faire souci à chacun d'entre nous, et dans laquelle il faut identifier ce qu'il y a, j'espère, de conjoncturel et ce qu'il y a qui touche au grand mouvement de société et de civilisation.
Comme je sais qu'ils ont du souci, je voulais simplement dire, en notre nom, que nous ne sommes pas indifférents, que nous faisons attention à la période qu'ils traversent.
Et je veux aussi vous remercier, vous.
Un extraordinaire congrès
C'était, au départ, un congrès extraordinaire, convoqué pour des raisons politiques, pour que nous disions clairement à nous-mêmes et à la France quel était notre choix. Cette question politique posée s'adressait à l'ensemble des adhérents de l'UDF en France.
Vous connaissez le résultat. C'est un résultat tranché. Il dit, de la manière la plus claire, non pas une tactique, mais il dit le choix profond d'une formation politique qui assume sa liberté pour changer le destin de son pays.
Désormais, c'est avec fierté que nous avons pu arborer, à l'issue de ce vote, la définition nouvelle de l'UDF : "l'UDF, le parti libre".
C'était un congrès extraordinaire et quelque chose a fait - vous, la météo, les difficultés pour arriver à Lyon - cette ambiance formidable d'un groupe, d'une communauté humaine qui relève les défis de son temps … quelque chose a fait que ce congrès extraordinaire s'est transformé en extraordinaire congrès.
Ce congrès a été extraordinaire aussi parce que vous avez vu de vos yeux, entendu avec votre coeur, quelle formidable équipe nous avons formée en quelques mois, en quelques années, après 2002.
Vous avez vu tous ces visages nouveaux qui se sont exprimés hier et aujourd'hui : les maires de terrain, les élus du terrain, les militants de terrain, les responsables de demain, qui sont à la tribune et dans la salle et qui ont tous les capacités, le niveau, l'enthousiasme et le courage pour prendre en France les responsabilités qui s'imposent, et changer le visage de notre pays.
C'est vrai que c'est une rupture avec les facilités et les enlisements du passé, mais ce n'est pas seulement une rupture.
À mes yeux, c'est aussi - je vais employer un mot qu'il n'est pas d'usage d'employer en politique -, c'est une incarnation. Dans cet univers des mots usés dans lequel nous vivons, des phrases que l'on a entendues mille fois, des concepts, quelque chose change lorsqu'une communauté humaine s'avance : des femmes et des hommes qui croient la même chose, qui sont entre eux amicaux, non pas en rivalité, non pas en petits complots dans les couloirs, les uns contre les autres, mais qui assument, ensemble, un destin, qui ne ressemblera pas à ce qu'est la France actuellement.
Cette communauté humaine que vous formez, elle se soude et se soulève, ne vous y trompez pas, pour porter quelque chose qui est plus grand qu'elle.
Ce dont nous avons la charge, ce n'est pas le destin de l'UDF, ce n'est pas même pas le destin du centre dans la vie politique française, ce n'est pas des intérêts de parti, ce n'est pas une étiquette. Ce dont nous avons la charge, c'est l'espérance d'un pays qui avait depuis longtemps oublié le sens de ce mot.
C'est un moment juste. Je vous ai dit hier à quel point j'aimais l'adjectif "juste".
C'est un moment juste, parce que tous les épuisements de la France, toutes les usures de la France se lisent aujourd'hui à livre ouvert.
Être rebelles
C'est dans ce moment-là que se fait sentir l'urgence qu'apparaissent des responsables résistants, j'allais dire rebelles, capables de ne céder à aucune pression, parce qu'ils savent que ce qu'ils ont entre les mains est plus important que leur propre avenir et leur propre destin.
Être différents, être rebelles et ne pas céder, voilà ce que nous devons être.
J'entends bien - Jean-Christophe Lagarde, dans son discours, l'a dit hier, avec humour - j'entends bien les questions habituelles qui se posent, et que désormais nous laissons derrière nous : "est-ce que vous appartenez à la majorité ou à l'opposition ?"
La majorité de 2007
Mes chers amis, il n'y a qu'une réponse: la seule majorité qui nous intéresse, c'est la majorité de 2007. C'est la majorité que la France va se donner, qui va changer son destin.
Pendant très longtemps, lorsqu'on a parlé de nous, même avec amitié, même nous-mêmes quand nous parlions de nous, nous avons utilisé les mots de "troisième voie".
Mes chers amis, je vous invite à tourner la page sur la troisième voie.
La troisième voie, c'est la première !
Notre démarche est une démarche de rassemblement, capable de faire se rencontrer et se réunir des Français qui ont eu des valeurs différentes et ont connu des parcours différents.
Valeurs à droite, valeurs au centre, valeurs à gauche.
Je veux vous en dire un mot.
Il est arrivé à cette tribune, hier, pendant le débat, que j'entende certains de nos amis qui disent : "Nous ne sommes ni à droite, ni à gauche". Je vous le dis franchement, je n'aime pas le "ni-ni". Il me semble que cela aussi, nous devons le laisser derrière nous.
C'est une force nouvelle, non pas entre les deux, mais qui s'oppose aux deux.
Une force de rassemblement
C'est une force de renouvellement et c'est une force de rassemblement.
Pour ceux qui aiment l'histoire et qui sont dans la salle, il y a eu un temps, dans notre pays, où la question religieuse a coupé la France en deux de manière sauvage ; et jamais, pendant toute cette longue période - la première partie au moins du XXème siècle - jamais les chrétiens d'un côté et les laïcs de l'autre, n'auraient imaginé qu'ils pourraient, un jour, dépasser leurs clivages et travailler ensemble.
Puis, un jour, en raison de la nécessité des temps, sans qu'aucun des deux ait renoncé à sa philosophie, sa foi, sa conviction, sans qu'ils fussent plus tièdes, ils ont découvert que ce n'était plus le sujet de la vie politique de leur pays. Ils ont découvert que le sujet avait changé, que le monde avait changé, qu'ils pouvaient travailler ensemble, et même qu'ils étaient obligés de travailler ensemble s'ils voulaient en assumer la charge et le destin.
Eh bien, il en sera ainsi, selon nous, des vieilles catégories de la droite et de la gauche. Non pas qu'elles disparaîtront !
Il y aura toujours des valeurs de droite, et elles sont honorables. La fierté nationale, le goût de l'ordre, le sens de l'honneur, ce sont des valeurs honorables, que nous partageons. Et il y a des valeurs de gauche, la générosité, la volonté du partage.
Ces deux séries de valeurs sont dévoyées dans les partis qui prétendent les incarner.
Nous, nous voulons les réunir, et il faut que nous les réunissions, parce que, mes amis, il faut conjurer le malheur des temps.
Tous ici, nous avons vécu comme un symptôme terrible la crise des banlieues, il y a à peine deux mois, et dont plus personne ne parle.
Il y a moins de quatre semaines, nous étions encore sous l'Etat d'urgence, une loi d'exception pour les temps de guerre. Il y a quatre semaines à peine !...
Il y a huit semaines, à peine, chers amis, les maires des villes de banlieue ont enchaîné réunions sur réunions à Matignon, à l'Elysée, "pour vous écouter", comprendre la crise. Eh bien, l'actualité n'a pas plus tôt tourné la page, les journaux télévisés n'ont pas plus tôt changé de titre que la crise des banlieues a été totalement effacée de l'esprit même et de l'expression même de ceux qui prétendaient, la main sur le cœur, en faire désormais la priorité nationale.
Mais nous n'avons pas oublié ce qui s'est exprimé dans ce drame. Bien entendu, ce drame ne ressemblait en rien à ce que l'on nous en racontait. Il n'y avait pas de main noire, d'organisateur en chef, pas plus trotskiste qu'islamiste, qui tirait les ficelles dans les banlieues des villes de France, et qui donnait l'ordre sournois, mystérieux, sombre, de brûler des voitures pour renverser l'ordre établi dans notre pays.
Rien de tout cela.
Jean-Christophe (Lagarde) a employé le mot "jacquerie". C'est quelque chose de cet ordre. Il n'y avait pas de chef, il n'y avait pas d'organisateur, il n'y avait pas de mots d'ordre. Il n'y avait même pas de nom pour cette affaire, et il n'y en a toujours pas, deux mois après !
Il y avait simplement quelque chose qui ressemble à l'acte de détresse que les psychologues et psychiatres connaissent bien, l'acte de détresse des adolescents, quelque chose qui ressemble à de l'automutilation.
Lorsque les adolescents se blessent volontairement, ils ne se blessent pas volontairement pour se faire du mal, vous le savez bien, ils se blessent volontairement pour dire quelque chose en se faisant du mal.
Mes amis, le monde rural, Jean Lassalle pourrait vous en dire autant, est dans le même genre de désarroi, dans le même genre de dépossession. Nous vivons dans un pays et nous formons un peuple dont, peu à peu, chacune des parties est dépossédée de son identité, dépossédée de son destin, du sens de sa vie, dépossédée de la fierté d'être lui-même.
Eh bien, lorsque les peuples en sont là, qu'ils souffrent tant, que n'importe quelle bêtise est possible, c'est la cause qu'il faut soigner, même s'il est naturellement important de s'occuper du symptôme.
Ce n'est pas seulement une affaire de sécurité, une affaire sécuritaire. C'est quelque chose de beaucoup plus profond, qui tient à l'âme d'un peuple, et c'est à l'âme de ce peuple qu'il faut désormais que nous nous adressions.
Voyez-vous - je vais aborder des sujets difficiles mais dont on a eu beaucoup d'indices à la tribune - le tissu de notre peuple est en train de se défaire.
Un terrible problème de reconnaissance et d’identité
J'ai mis très longtemps à comprendre, moi comme citoyen, que nos compatriotes de couleur noire, simplement parce qu'ils ont un peu plus de pigment de mélanine dans la peau que nous en avons, ont un terrible problème de reconnaissance et d'identité.
Cela a été exprimé plusieurs fois à cette tribune. Le sentiment qu'ils ressentent de rejet, de stigmatisation, il faut que l'on s'en parle, il faut que l'on en parle : nos compatriotes de couleur noire, nos compatriotes issus de l'immigration, en particulier de l'immigration qui vient du Maghreb, nos compatriotes juifs, qui ont le sentiment qu'ils sont constamment sur le fil du rasoir, et maintenant, dans certains coins de France, nos compatriotes blancs, "gaulois" comme l'on dit dans certains quartiers…
Vous vous rendez compte, un pays de concitoyens qui met sur ses monuments publics "Liberté, Égalité, Fraternité" et qui explose en autant de communautés qu'il y a d'origines, de couleurs de peau, qui contredit dans la rue, sur les trottoirs de ses villes, la devise qu'il affiche au fronton des monuments publics…
Eh bien, ceci est notre affaire.
Les mots pour le dire
Dans les mois, dans le long chemin de dix-huit mois qui va s'ouvrir et qui conduit, nous le savons bien, aux échéances majeures de notre pays, dans ce long chemin, si nous voulons prendre ces problèmes comme les vôtres, alors ma conviction profonde est celle-ci : il ne faut pas faire de promesse. Il ne faut pas multiplier les mesures. Il ne faut pas créer, Hervé, des centaines de commissions de plus. Il ne faut pas faire des programmes technocratiques, il faut d'abord trouver les mots.
C'est une petite chose de trouver les mots pour le dire, mais c'est la clef de toutes les compréhensions, les mots de la peine, les mots de l'inquiétude, les mots de l'angoisse, les mots des victimes, les mots des enfants et les mots des mamans, les mots des pères dont la place est chancelante. Il faut d'abord parler avec eux et en leur nom, simplement pour qu'ils sachent qu'il est dans leur pays des responsables qui, au lieu de les traiter comme des dossiers, les traitent comme des hommes.
Des centaines de milliers d’enfants
C'est notre différence, mais -je vais heurter quelques-uns dans cette salle- j'ai désapprouvé l'inspiration de la pétition contre l'adoption homosexuelle et les termes de cette pétition.
Je le dis parce qu'il y a un certain nombre d'amis qui, sûrement, ne comprennent pas ce que j'exprime et puis aussi, j'ai désapprouvé cette pétition -non pas que je sois favorable à l'adoption homosexuelle, je pense que ce sujet mérite d'être traité avec beaucoup de prudence, beaucoup de nuance et beaucoup de respect- je vais vous dire pourquoi.
D’abord parce qu'il y a des centaines de milliers d'enfants, dans notre pays, qui sont élevés par des couples homosexuels. Parce que des femmes et des hommes ont traversé cette épreuve, ce changement dans leur vie, ont commencé dans leur vie en croyant que leur destin, leur voie, était d'être comme leurs parents et puis qu'ils ont découvert, ensuite, d'autres éléments d'eux-mêmes, de leur identité, de leur choix. Or ils avaient des enfants et ils les élèvent, ils étaient la mère ou le père d'enfants qui étaient nés dans un couple, et ils sont obligés de continuer d'assumer leur charge de mère et de père, et tous ne le font pas mal !
Je sais que je heurte certains d'entre vous, mais comme nous sommes dans une famille où le débat est libre, je voulais vous dire cela.
J'ajoute une chose. Dans la pétition, il est écrit : "Un enfant a besoin d'un père et d'une mère". Que fait-on lorsque c'est une mère célibataire qui a un enfant et que le père n'est pas là ? Et que fait-on pour ceux de nos compatriotes célibataires qui ont adopté des enfants, des femmes formidables que je connais, proches, qui élèvent des enfants toutes seules, qu'elles ont adoptés, et qui les élèvent bien ? Qu'est-ce qu'on fait si l'on ne fait pas attention à la manière dont on parle ? Si l'on se met dans le mouvement de cette société, d'ailleurs toujours plus violente et toujours davantage porteuse d'accusations, d'un groupe contre un autre, d'une identité contre une autre, d'une couleur contre une autre, d'une religion contre une autre, d'une manière de vivre contre une autre ? Nous sommes là pour les réconcilier et non pas pour les confronter.
Écarter le risque de la surenchère et de la violence
Voyez vous, j'ai plusieurs différences fondamentales avec Nicolas Sarkozy -on est là pour se dire les choses…- le modèle de société, son goût pour le modèle américain… Alors qu'il me semble que nous avons un autre modèle. Mais j'ai une différence plus importante et plus accusée que les autres, c'est qu'il croit que l'on n’exprimera que mieux les problèmes de la société en acceptant une certaine surenchère de violence, même verbale, et que moi je crois que le devoir des responsables est d'écarter le risque de la surenchère et de la violence pour faire un pays qui soit réconcilié, ensemble.
Le risque est un devoir
Je veux à mon tour et en votre nom vous dire que c'est en pleine conscience que nous avons décidé d'assumer le risque contenu dans cette définition d'un parti libre. Beaucoup de mes amis l'ont dit avant moi. Bien sûr, il y a un risque et bien sûr, selon le critère des raisonnables, ceux qui nous disent : « Attention, vos mandats, mes chers élus, sont en jeu. Attention, il faut que vous ménagiez les uns ou les autres, parce qu'autrement vous risquez de perdre des voix … ». Eh bien, je veux tout simplement vous dire que le risque, dans la situation où se trouve la France aujourd'hui, c'est un devoir.
Que la société française, ceux qui ont du travail, ceux qui n'en ont pas, ceux qui sont au RMI et dont la porte sera fermée et qui n'osent quelquefois même plus sortir, ceux qui vont tenter l'expérience d'une petite entreprise artisanale, ceux qui créent quelque chose, ceux qui écrivent, ceux qui cherchent, les médecins, les infirmières, ils prennent des risques tous les jours.
Tous dans la société française, tous les gens bien prennent des risques et nous ne sommes pas là pour assurer, Dieu sait ... le confort des carrières, le confort des places, l'agrément des galons sur les épaules, l'intérêt des voitures, des chauffeurs, des gardes du corps, des ors de la République.
Nous sommes là tous ensemble parce que nous avons choisi de changer la vie, la situation, le destin de notre pays. Alors, comme il s'agit de risques, que le pays a besoin de responsables qui les assument, avec bonheur, car on a besoin des deux, du risque et de l'optimisme, je vais prendre un risque en votre nom, il n'est pas très important, mais je vais prendre un engagement devant vous. Quand le temps de la campagne s'ouvrira, je prends l'engagement que nous refuserons de faire la moindre promesse électorale.
Un projet d’espérance pour la France
Nous n'allons pas faire une campagne de promesses. Nous allons seulement montrer, exposer aux Français, les principes d'un projet d'espérance pour la France. Ce n'est pas du tout la même chose que des promesses.
Ce qu'on a vu, hélas, lors des dernières compétitions, lors des élections de 2002, lors des élections de 1995, lors des élections de 1988, c'est la duperie. La duperie organisée contre tout un pays par la multiplication de promesses dont ceux qui les faisaient savaient, au moment où ils les formulaient, qu'elles seraient impossibles à appliquer et impossibles à respecter.
Car nul ne pouvait ignorer que prendre, pour prendre un seul exemple, la promesse de baisse de 30 % des impôts était, dans la situation de nos finances publiques, impossible à assumer. Nous, nous l'avons dit le jour même, mais ceux qui prenaient ces engagements étaient tous aussi informés que nous l'étions, de la réalité de la situation du pays dont ils avaient la charge depuis déjà longtemps.
Donc, j'affirme que le langage entre un candidat et le peuple de citoyens auquel il s'adresse doit écarter les promesses électorales. Il doit, en revanche, choisir les principes. Dans le peu de temps qui me reste, je voudrais énoncer devant vous un certain nombre des principes qui seront les piliers du projet d'espérance que nous défendrons devant les Français : un projet d'espérance pour la France, un projet d'espérance pour les Français.
Simplicité, lisibilité, stabilité
Le premier de ces principes, même si cela paraît étrange, c'est que nous avons le devoir de réintroduire la simplicité, la lisibilité et la stabilité dans l'ensemble des lois et des règlements, des contrats, des aides, des normes sociales, des normes fiscales qui font que la France est désormais devenue un pays illisible pour ses citoyens et un pays illisible pour le monde extérieur.
Hervé m'a présenté la semaine dernière un de ses amis, très brillant, responsable d'un très grand fonds d'investissements américain. On a parlé avec lui, on lui demandait comment il se faisait que jamais les grandes entreprises ne venaient installer leur siège en France. Il répondait quelque chose de très simple qui m'a marqué, et que je veux vous répéter.
Il disait : Nous examinons toujours la candidature de la France. Elle est toujours dans, comme l'on dit, la short-list, la dernière liste, les deux ou trois choix, parce que la France est tellement bien placée, que les gens ont tellement envie d'y vivre, que pour nous c'est naturellement formidable d'imaginer que l'on pourrait s'installer dans ce pays. Et il y a deux raisons qui font que la France n'est jamais choisie.
La première de ces raisons, c'est que les charges sociales, en particulier, et fiscales qui pèsent sur l'emploi des cadres font qu'un cadre de haut niveau, en France, est deux fois plus cher qu'un cadre de haut niveau en Grande-Bretagne. Eh bien, cela, il faudra le changer. Il est courageux et nécessaire de le dire.
La deuxième raison, c'est que chez vous, la réglementation change tout le temps : la réglementation fiscale, la réglementation sociale, la réglementation administrative … et que cela donne le tournis. Il n'y a rien que redoutent tant les décideurs d'entreprise, que de ne pas avoir la visibilité sur le long terme. Nous faisons de la simplicité et de la stabilité un but nécessaire, un principe nécessaire du projet que nous présenterons à la France.
Deuxième principe. Il s'agit d'un projet de société, et ce projet de société est nécessairement un projet de résistance. Nous sommes devant un mouvement qui paraît inexorable de financiarisation de la planète. Les décisions sont désormais prises dans le monde économique et peut-être dans le monde politique, uniquement en considération de la primauté des valeurs financières. Pour nous, un projet de société est un projet qui résiste à ce mouvement inexorable, et non pas un projet qui sert ce mouvement inexorable.
L'énergie de l'économie doit être au service d'un projet de société
Nous avons d'autres valeurs. Ce n'est pas que je méprise l'économie libérale. Je pense, au contraire, qu'elle a fait ses preuves en matière de création de richesses, d'augmentation presque exponentielle de la richesse de certains pays et de certains individus. Cela crée davantage, mais il est très important de remettre les choses à leur place. Le modèle libéral, pour parler comme si nous avions une voiture devant nous, c'est le meilleur moteur. C'est le moteur qui développe le plus de chevaux. C'est le moteur le plus puissant en matière d'énergie. On aurait grand tort de s'en priver, mais la seule chose qu'on n'ait pas le droit de confondre, dans une voiture, c’est le moteur et le volant.
Nous, nous pensons que l'énergie de l'économie doit être au service d'un projet de société qui doit être défini non pas par l'économie, mais par la politique, non pas par l'économique mais par la démocratie. Autrement, si l'on confond moteur et le volant, si on laisse gouverner la voiture par le moteur, comme vous le savez bien, c'est le dérapage qui est assuré et forcément, la sortie de route, et c'est à cette sortie de route que nous sommes.
Nous avons donc deux devoirs : débrider le moteur pour qu'il développe le plein d'énergie et assurer le volant. Il y a donc des questions pour débrider le moteur, des questions de fiscalité simples et justes, non dissuasives – j'ai déjà dit ici, hier, ce que je pensais, par exemple, de l'ISF auquel il faudra trouver une alternative, selon moi- mais nous avons à bâtir les valeurs d'un projet de société qui ne se résume pas à la réussite économique qui est créatrice, nous le savons, de trop d'injustice et de trop d'inégalité.
La mission de la politique est de conduire le monde
La mission de la politique est de conduire le monde, et non pas que le monde soit conduit par la fatalité des temps. Par exemple, la mission de la politique est de s'interroger - comme on doit le faire, de manière stratégique, sur l'OPA hostile lancée sur Arcelor, c'est-à-dire sur le plus grand producteur d'acier européen et notamment -je vois nos amis de Lorraine qui sont au premier plan- qui joue un rôle essentiel dans l'économie de notre pays et de certaines de nos régions. Il y a bien des intérêts stratégiques que les États et l'Union européenne, et je dis bien et l'Union européenne, devraient se fixer comme objectif de défendre, sous peine de se retrouver dans un monde où la plupart des décisions stratégiques seront devenues extérieures au continent qu'ils forment tous ensemble.
Je pourrais poser de la même manière la question de l'agriculture. Je vois très bien les réflexions qui sont conduites à l'OMC sur l'ouverture absolue de la circulation des produits. Mais je veux vous dire une seule chose, moi qui depuis longtemps ai investi beaucoup de passion, de temps, beaucoup d'affection dans le monde agricole. Si l'on veut placer, dans la même compétition, sur le même marché, avec les mêmes règles d'échanges, un paysan du Burkina Faso et un paysan des immenses latifundias d'Amérique du Sud ou d'Australie, alors à ce moment-là, on est absolument assuré que le paysan du Burkina Faso disparaîtra, qu'il ira rejoindre les bidonvilles - au mieux - autour des grandes cités anarchiques que cette situation a créées. Et la multinationale qui possède les exploitations d'Amérique du Sud triomphera.
Or il faut que nous bâtissions un équilibre nouveau, parce que cette grenade va nous exploser à la figure. Ce n'est pas possible de faire des centaines de millions de pauvres à moins de un dollar par jour et de les placer dans une situation de concurrence faussée avec ceux qui ont, évidemment, tous les moyens de la mécanisation et du capital à leur disposition. C'est impossible et nous devons le dire, puisque personne d'autre ne le dit dans le débat politique mondial.
Cette idée que la politique, c'est fait pour conduire le monde, bâtir la société, opposer des valeurs morales de vie en commun, de vie ensemble, à des valeurs mécaniques et notamment de mécanique financière. Cette idée est spécialement une idée française.
La réconciliation des Français avec la France
Cela m'amène à vous dire un mot d'une autre réconciliation que je pense nécessaire de conduire : c'est la réconciliation des Français avec la France, des Français avec l'image de la France, et des Français avec l'histoire de la France.
Voyez-vous, je crois vous l'avoir fait sentir, je suis profondément sensible au drame que beaucoup de nos compatriotes vivent, drame souvent inconscient, qui est celui de la difficulté à remonter le temps pour retrouver la réalité de l'esclavage. C'est un drame collectif et peut-être un drame personnel, et il est nécessaire que cela soit pris en compte. Je ne sais pas comment le Président de la République va faire pour se sortir du débat des dates. Moi j'avoue que, bêtement, j'aurais choisi le 27 avril, anniversaire du 27 avril 1848, abolition de l'esclavage par Victor Schoelcher.
On aurait peut-être pu choisir la date de l'abolition de l'esclavage par la République française. Elle prouve que nous avions déjà de l'influence politique à cette époque.
Il y a un problème de commémoration et plus encore un problème de connaissance pour ceux qui sont les descendants des victimes d'un crime contre l'humanité. Car c’était un crime contre l'humanité, un crime exceptionnel conduit par toute l'humanité, de tous les pays, de toutes les sociétés - avant la société du libéralisme et de l'émancipation que nous avons réussi à construire, et pour lesquels nous devons exprimer une gratitude très importante.
Donc, ceci, nous devons l'assumer. Ma conviction est que cela doit être assumé par ceux qui expriment le sentiment de leur pays, c'est-à-dire principalement par le Président de la République.
Il est dans son rôle quand il le fait. Je souhaite que cette idée d'un Président de la République exprimant, au nom du peuple qui l'a élu, au nom de la nation dont il a la charge, ces enjeux de mémoire, je souhaite que cela se perpétue et soit encore plus fort dans la période qui vient.
Et cependant, je veux dire, parlant de réconciliation des Français avec la France, que je n'ai pas compris pourquoi, comment le Président de la République et le Premier Ministre avaient choisi d'effacer, d'ignorer, d'éluder, tout sentiment de mémoire historique à destination de Napoléon. Je n'ai pas compris pourquoi nous envoyions un porte-avions pour l'anniversaire de Trafalgar et que nous étions incapables d'avoir un geste national pour l'anniversaire d'Austerlitz.
On pouvait parfaitement faire l'un et l'autre, dire que nous nous souvenons des pages glorieuses et que nous sommes capables de ne rien ignorer des pages noires.
Est-ce que vous connaissez une seule aventure historique qui n'ait que des pages glorieuses et aucune page noire ? Moi, je n'en connais pas.
L'humilité et la fierté nationale consistent à dire que nous devons assumer les deux, réconciliation des Français entre eux et réconciliation des Français avec leur histoire et aussi avec leur mission.
J'entends très souvent parler par des esprits que j'estime, en France et hors de France, de l'arrogance française.
Il y a une part de réalité dans cette accusation, mais c'est une part de réalité qui ne doit pas conduire la France à abandonner l'originalité et la force du message qu'elle a hérité de l'histoire, qu'elle a forgé de ses mains et qui est un message d'actualité pour le siècle qui vient, sans doute pour toute l'Europe, sans doute aussi un message universel.
Je suis pour que nous assumions la fierté de ce message.
En vérité, ce que l'on appelle arrogance, c'est une manière d'être quand, à côté ou à l'intérieur de soi-même, on sent un très grand désarroi. L'arrogance, c'est ce qui reste quand la fierté a disparu.
Je propose que nous abandonnions l'arrogance, mais que nous retrouvions la fierté parce que, de ces retrouvailles entre la France et elle-même, dépend aussi, Graham Watson l'a dit, une grande part de l'avenir de l'Europe.
Si la France ne se retrouve pas, l'Europe sera perdue. Si nous n'assumons plus la mission qui a été la nôtre, celle de constructeurs et celle d'inspirateurs, alors il n'y aura pas de destin pour l'Europe : il y aura le lent et inexorable enlisement que nous connaissons depuis plusieurs mois, et qui fait que de recul en recul, l'Europe s'efface.
Mes chers amis, si vous regardez le Proche-Orient et le Moyen-Orient, si vous mettez côte à côte la situation nouvelle en Palestine et la victoire du Hamas, l'évolution nouvelle de l'Iran, alors vous mesurez que quelque chose est en route, dont nous ne pouvons pas ne pas voir le caractère menaçant.
Je ne suis pas parmi les pessimistes. Je pense qu'il y a toujours un moyen pour que le mal tourne en bien.
Je pense que les hommes peuvent changer : Ariel Sharon nous l'a montré, pour qui j'ai une pensée. Je pense que les hommes de guerre peuvent devenir des hommes de paix.
Ceux qui ont porté le fer et le feu et fait couler le sang peuvent changer.
Mais une telle situation ne se dénouera pas si nous ne sommes pas capables d'exercer les pressions et d'envoyer les messages nécessaires. Qui ne voit que, si les nations européennes se mettent à agir dans cette affaire comme elles en ont l'habitude, c'est-à-dire en ordre dispersé, qui ne voit que leur influence s'annulera, et que l'inexorable continuera à rouler ?
Voyez-vous, l'autorité palestinienne vit sous perfusion financière de l'Union européenne. Cela ne nous donne pas le droit de parler à leur place, parce que ce n'est pas une sujétion, mais cela nous donne le devoir de réfléchir, de veiller, de donner les critères qui, pour nous, Europe, sont ceux d'une évolution positive de la situation, et de refuser le renoncement qui consisterait à observer sans agir. De l'existence de l'Europe dépend une partie essentielle de la stabilité et de la paix dans le monde, et de la vigueur de la France dépend l'existence de l'Europe. Je ne sais pas si vous mesurez ce que cela veut dire comme responsabilité que nous avons à affronter et à assumer.
L’arme atomique est une arme de dernier recours
La voix de la France, c'est très important et c'est très difficile, et notamment lorsque les responsables français abordent des questions cruciales, puisqu'il s'agit ici d'évoquer ce que pourrait être une nouvelle manière d'exercer ses responsabilités. Je veux vous dire en toute simplicité que j'ai été un peu troublé par l'évocation récente que le Président de la République a faite de l'utilisation de l'arme atomique.
Je suis d'accord avec lui pour dire que les intérêts vitaux de la France ne sont pas définis uniquement par les frontières hexagonales ou même l’outre-mer. Je suis d'accord avec lui pour dire qu’il faut considérer comme juste que nous considérions l'intérêt vital de nos alliés les plus proches comme une part de notre intérêt vital.
Sur ce point, je n'ai aucune divergence à exprimer, seulement du soutien.
J'ai été plus troublé lorsque le président de la République a évoqué l'idée que l'arme atomique pourrait être mise en œuvre dans des situations de terrorisme international.
Non que j'ai la moindre indulgence pour le terrorisme ; mais je pense que l'arme atomique n'est pas une arme de maintien de l'ordre international. C'est une arme de dernier recours et il convient de lui garder son statut de dernier recours : sans cela, elle perdra son caractère dissuasif.
Retrouver pour la démocratie la place du peuple
Nouveau projet d'espérance pour la France : mes amis l'ont évoqué largement à la tribune, je ne le ferai que d'un mot, c'est retrouver pour la démocratie française la place du peuple français, qui doit être la première. Démocratie, cela veut dire le gouvernement du peuple.
La manière dont le peuple est représenté dans les institutions de la République fait de la France le pays le plus en retard, le plus archaïque, le plus moqué de l'ensemble des pays développés et de l'ensemble des pays européens ; et nous ne pouvons pas continuer à accepter cette situation.
Il n'est pas possible d'accepter que la représentation des Français dans leur diversité soit aussi caricaturée dans les assemblées où nous siégions -Marielle a très bien parlé de la situation des femmes dans la vie, dans la société et en politique-, et on ne peut pas accepter d'être le 81ème pays pour la représentation des femmes dans les institutions démocratiques qui sont les nôtres et au Parlement.
On ne peut pas accepter d'être un pays fort et si divers - diversité de culture, diversité d'origine, diversité de situation - et que cette diversité soit totalement gommée à l'Assemblée Nationale : tout cela fait faire au gouvernement des bêtises. Ils oublient le pays dont ils sont les représentants. Ils oublient la réalité dont ils devraient rendre compte; ils sont pris dans des jeux de pouvoir, dans la soumission, notamment au gouvernement et au pouvoir exécutif, dans des disciplines qui ne devraient pas être de saison. Nous devons changer tout cela.
C'est un devoir et c'est naturellement un engagement.
Il n'est pas normal que l'Etat ne soit pas soumis aux mêmes règles de droit que celles qu’il impose
Je reviendrai une autre fois sur le social, sur l'idée d'activité universelle, j'ai développé déjà devant vous ces points, mais je veux dire un mot de la question du statut de l'Etat, en France, parce qu'il me semble qu'une série d'événements récents a mis la prééminence de l'Etat en France en question aux yeux des citoyens.
Hervé MORIN a dit à quel point il était injuste que l'Etat ne soit pas soumis aux règles qu'il impose aux autres. Il n'est pas juste, il n'est pas normal que l'Etat ne soit pas soumis aux mêmes règles de droit et à la même justice que celle qu'il impose aux citoyens.
Un juge de l’instruction
Mais je veux vous dire un mot de l'affaire d'Outreau, parce qu'elle est liée à cette question. C'est une immense vague d'émotion qui balaie notre pays, et cette émotion est justifiée lorsqu'on voit ces vies brisées... lorsqu'on voit cette multiplication de victimes d'un système qui nous fait découvrir ce que nous avions trop oublié, mais qui, pour moi, est si important, c'est que les victimes se défendent moins bien que les coupables.
Que lorsqu'on est pris dans cette mécanique, dans ce rouleau compresseur, tout d'un coup on devient maladroit, tout d'un coup, on ne trouve plus les mots, ou même parfois d'autres mots que les siens… Avez-vous vu l'extraordinaire distance entre les visages de ceux qui étaient mis en accusation, et que tout le monde dépeignait comme des bêtes brutes et le visage des mêmes, une fois réhabilités, à l'Assemblée Nationale, devant leurs représentants, et qui prenaient à témoin les parlementaires des misères qu'ils avaient subi, avec grandeur et avec force ?
C'étaient les mêmes personnes.
Quand on remonte un peu plus loin dans la mécanique de ce drame, l'organisation du système judiciaire français qui fait que le juge d'instruction représentant l'Etat peut-être en même temps accusateur et juge, on se dit qu'il y a, dans ce déséquilibre hérité de l'ancien régime, quelque chose qui ne ressemble plus aux nécessités d'une justice équitable, et qu'il faut dégager la justice de ces contraintes, qui ne peuvent que conduire trop souvent à l'abus de pouvoir.
Et qu'il faut rétablir l'équilibre entre l'accusateur et le défenseur pour avoir non plus un juge d'instruction, mais un juge de l'instruction.
Il n'est aucune victoire qui nous soit interdite
Vous avez, mes chers amis, 18 mois pour donner à ce projet d'espérance pour la France, à ce projet d'espérance pour les Français, le visage qui devra être le sien lorsque les échéances approcheront.
Je veux vous dire cependant ceci : quelque chose a commencé à Lyon.
Les plus grandes aventures commencent ainsi. Vous étiez des milliers, malgré la neige, sous la neige, bloqués par la neige pour quelques-uns d'entre vous, et c'est parce que vous étiez ainsi, dans ces situations de défi, que vous avez pu vous retrouver dans cette salle et commencer à bâtir ensemble quelque chose.
C'est un besoin de notre pays, c'est un besoin des générations qui en ont assez d'aller d'échec en échec et qui voudraient bien, en effet, qu'un chemin nouveau se dégage.
Si ce que nous disons, si ce que nous sentons est juste, alors je vous le dis, rien ne l'arrêtera.
Si nous parlons la langue des gens, non pas la langue des pouvoirs, la langue des puissants, mais la langue des femmes et des hommes, la langue des femmes jeunes, et des hommes jeunes, et la langue des hommes vieillis et des femmes vieillies, tous membres de la communauté nationale, tous citoyens, tous dignes de s'exprimer, d'être représentés et de voir porter leurs déceptions et leurs espoirs, alors il n'est aucune victoire qui nous soit interdite. Il n'est aucun défi que nous ne pourrons relever, il n'est aucune réponse que nous ne pourrons apporter à la demande d'un pays qui a besoin à nouveau d'espérer.
Je vous remercie.